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  • Le plan couché de la réalité – Jean-Marie Gustave Le Clézio,


    « La réalité est vraiment inépuisable: chaque chose est là, brillante, enfoncée dans sa nature. Les lignes sont tracées, les couleurs luisent, avec force, avec douceur. On les voit toutes. Pas une n’échappe. Fixes, abominablement, paradisiaquement fixes. Il faudrait compter un à un tous les objets minuscules qui sont là. Voilà comment le temps devrait être conçu: pas de minutes, pas de secondes, mais:

    • le cendrier de verre et les petits grains de cendre
    • la pièce de monnaie cabossée
    • la boîte de conserve rouillée
    • le briquet en métal
    • la portefeuille en matière plastique imitation crocodile
    • le crayon à bille vidé
    • les comprimés de NUBALGYL
      (Mecloqualone……………………………………………….30 mg
      Codéine………………………………………………………10 mg
      Acide acétylsalicylique…………………………………….330 mg
      Excipient……………………………………….q.s.p. 1 comprimé
    • la pochette d’allumettes : rouge, avec un dessin représentant un chapeau texan, et, écrit à l’intérieur, en face des six allumettes à tête rouge qui restent:
      3000 miles of hospitality
      Hotels-Shops
      Fred Harvey
      Restaurants
      from Cleveland to the Pacific Coast
    • la loupe
    • l’édition de 1748 de Shakespeare
    • la pièce de 10 zlotys, portant l’effigie du roi Kazimier le Grand
    • le compte-goutte
    • la gomme
      Tout abonde. Tout est là. Présent, dans la joie invincible de la précision absolue. Il n’ y a pas de richesse. Il n’ y a pas de pauvreté. C’est le plan couché de la réalité, comme un dessin aux fines gravures, comme une page écrite où les petits signes bouclés sont étendus, et moi, c’est impossible à dire, mais c’est pourtant vrai, moi, avec ma pensée, avec ma mort fermée en moi-même, je ne suis pas une montagne, je ne suis pas un nuage, mais je suis marqué aussi parmi eux, je suis confondu, j’habite. Je suis celui que je suis, sans passé et sans avenir, avec le temps qui fuit, avec ma vérité, bien momentané, bien décrit, bien entouré, et j’ai mes voisins.
      Pour essayer de dire cela, je vais dire: entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, il y a L’INFINIMENT MOYEN.
      Si je pouvais seulement exprimer cette platitude. Si je pouvais écrire un jour ce qui se passe réellement dans le monde des petites aventures. Avec de la tendresse, peut-être; ou bien avec de la froideur. Cela m’est apparu quelquefois. J’ai vu qu’il fallait refuser les tentations du ciel, et la tentation du gouffre. L’espace est trop grand, et les villes sont étroites. Il faut plutôt trouver la clé de cette chambre familière, aux meubles connus, au vieux lit défoncé, aux odeurs moisies et douces, aux empreintes humaines et animales. Enumérer les poussières. Donner sa vérité aux tas de cendres dans le cendrier, laisser les mégots être des mégots. »

      J.M.G. Le Clézio,L’extase matérielle, Gallimard, 1967

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Retraité voyageur, pour le plaisir des mots et des images

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