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Bernard Sublet


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  • Chant de la Paix – Louis Aragon


    Je suis dans mon jardin fleuri de Seine-et-Oise
    Me promener ce soir avec de nouveaux yeux
    Car la vie a repris son odeur de framboise
    Et l’étoile n’est plus un reproche des cieux

    Nous l’appelions si fort qu’il fallait qu’elle vienne
    La paix ô Viet-Namiens qui m’aviez embrassé
    Comme je descendais de la tribune à Vienne
    Il y a dix-huit mois mon discours prononcé

    Fils du Patet-Laos et vous délégués khmers
    Vous me preniez les mains et me disiez tout bas
    Des mots qui me rendaient les choses plus amères
    Plus monstrueux entre nos peuples ce combat

    Ah si le sentiment qui fit cette minute
    Avait pu déferler de Vienne sur l’Asie
    Si ce que je pensais que dans mes yeux vous lûtes
    Avait éteint les oeillets fauves des fusils

    On aurait épargne la semence infertile
    Tant de pauvres enfants bernés et mutilés
    O cœurs d’illusion maintenant où sont-ils
    Oubliés sous la terre ainsi qu’un riz volé

    Ceux-là qui les ont fait avant l’âge mourir
    Prononcent aujourd’hui des mots retentissants
    Qui demain payera pour la bouche et le rire
    Pour le bras et l’esprit le regard et le sang

    Allons comme toujours ces comptes-là se brouillent
    Mais pourtant aujourd’hui dans le meurtre arrêté
    Avant que les plaques d’identité se rouillent
    Pleurons fût-ce un instant la jeunesse jetée

    On ne peut voir fleurir dans la terre annamite
    Ni la sauge éclatante et ni le nelombo
    Ils ne cueilleront pas les reines-marguerites
    Ceux dont aucune croix ne dit même un tombeau

    Ils étaient faits pour vivre et demeurer en France
    Je les vois amoureux s’en revenir de nuit
    Dans quelque Périgord ou sur quelque Durance
    Sifflant un air de danse au pied d’un arbre à fruits

    Les voilà tard salés d’écume au sable sec
    Après la pêche sur la plage lanternant
    Ils aiment follement cette odeur des varechs
    C’est l’heure où va s’allumer le phare tournant

    Je les vois passionnés de courses cyclistes
    Au matin du Tour sur la route au Lautaret
    Tiens l’un d’eux quelque part à l’église est soliste
    Un autre chasse la perdrix au chien d’arrêt

    O chantiers de la paix Songes Lèvres chantantes
    Dentelles des labeursVin blanc des soirs légers
    Dans la rue il y a des passantes tentantes
    Que c’est beau le soleil après qu’il a neigé

    Tout cela tout cela que je dis en désordre
    C’est ce qu’ils n’auront pas ce qu’ils n’auront jamais
    Quand on était vivant un chien pouvait vous mordre
    On pouvait se casser la cheville On fumait

    Je ne sais pas pourquoi la vie est une chose
    Dont on peut tout au plus exprimer 10 %
    C’est drôle un nom de général pour une rose
    Ah le bon café-crème où l’on trempe un croissant

    Quand on était vivant oh ma mère ma mère
    Tout ce mal que tu t’es donné sans résultat
    Personne n’était là quand mes yeux se fermèrent
    Je n’aimerais pas trop qu’on te le racontât

    Personne n’était là Cela parfois arrive
    On rate son entrée On rate sa sortie
    On a la mort qu’on peut et puis faute de grives
    Mais nom de Dieu pourquoi m’avez-vous tous menti

    Apaise-toi garçon car maintenant qu’y faire
    C’est un tort d’en vouloir à tous de tes tourments
    Si l’on était assez fort pour porter le fer
    Où il faut ça se passerait tout autrement

    Apaise-toi garçon Tu disais C’est la guerre
    Et ça te paraissait tout-à-fait lumineux
    Que pour d’autres ce soit la paix n’explique guère
    Mais c’est la paix pour eux garçon la paix pour eux

    Je dis la paix pâle et soudaine
    Comme un bonheur longtemps rêvé
    Comme un bonheur qu’on croit à peine
    Avoir trouvé

    Je dis la paix comme une femme
    J’ouvrais la porte et tout à coup
    Ses deux bras autour de mon âme
    Et de mon cou

    Je dis la paix cette fenêtre
    Qui battit l’air un beau matin
    Et le monde ne semblait être
    Qu’odeur du thym

    Je dis la paix pour la lumière
    A tes pas dans cette saison
    Comme une chose coutumière
    A la maison

    Pour les oiseaux et les branchages
    Verts et noirs au-dessus des eaux
    Et les alevins qui s’engagent
    Dans les roseaux

    Je dis la paix pour les étoiles
    Pour toutes les heures du jour
    Aux tuiles des toits et pour toi l’
    Ombre et l’amour

    Je dis la paix aux jeux d’enfance
    On court on saute on crie on rit
    On perd le fil de ce qu’on pense
    Dans la prairie

    Je dis la paix mais c’est étrange
    Ce sentiment de peur que j’ai
    Car c’est mon cœur même qui change
    Léger léger

    Je dis la paix vaille que vaille
    Précaire fragile et sans voix
    Mais c’est l’abeille qui travaille
    Sans qu’on la voie

    Rien qu’un souffle parmi les feuilles
    Une simple hésitation
    Un rayon qui passe le seuil
    Des passions

    Elle vacille elle est peu sûre
    Gomme un pied de convalescent
    Encore écoutant sa blessure
    Son sang récent

    La guerre a relâché ses rênes
    La guerre a perdu la partie
    Il en reste un son sourd qui traîne
    Mal amorti

    Ce sont les chars vers les casernes
    Qui font encore un peu de bruit
    Nous danserons dans les luzernes
    Jusqu’à la nuit

    Tu vas voir demain tu vas voir
    Les écoliers dans les préaux
    Et ce beau temps à ne plus croire
    La météo

    On va bâtir pour la jeunesse
    Des maisons et des jours heureux
    Et les amours voudront que naissent
    Leurs fils nombreux

    On reconstruira par le monde
    Les merveilles incendiées
    La vie aura la taille ronde
    Sans mendier

    Enfin veux-tu que j’énumère
    Les Versailles que nous ferons
    Les airs peuplés par les chimères
    De notre front

    Et l’immense laboratoire
    Où les miracles sont humains
    Et la colombe de l’histoire
    Entre nos mains

    Je sais je sais Tout est à faire
    Dans ce siècle où la mort campait
    Et va voir dans la stratosphère
    Si c’est la paix

    Eteint ici là-bas qui couve
    Le feu court on voit bien comment
    Quelqu’un toujours donne à la louve
    Un logement

    Quelqu’un toujours quelque part rêve
    Sur la table d’être le poing
    Et sous le manteau de la trêve
    Il fait le point

    Je sais je sais ce qu’on peut dire
    Et le danger d’être d’endormi
    L’homme au zénith et le nadir
    A l’ennemi

    Je sais mais c’est la paix quand même
    Le recul du monstre devant
    Ce que je défends Ce que j’aime
    Toujours vivant

    C’est la paix dont les peuples savent
    Obscurément tous plus ou moins
    Contre le maître et pour l’esclave
    Qu’elle est témoin

    C’est la paix des peuples où sourd
    L’eau profonde des libertés
    C’est au silence des tambours
    Le mai planté

    C’est la paix couleur de la preuve
    Où le meurtre porte son nom
    A qui le voile de la veuve
    Dit Non

    C’est la paix qui force le crime
    A s’agenouiller dans l’aveu
    Et qui crie avec les victimes
    Cessez le feu

    Cessez partout le feu sur l’homme et la nature
    Sur la serre et le champ les jardins les pâtures
    Sur la table et le banc sur l’arbre et la toiture
    Sur la mer des poissons et celle des mâtures
    Sur le ciel où l’audace et l’oiseau s’aventurent
    Sur le passé de pierre où rêve la sculpture
    Sur les choses d’ici sur les choses futures
    Sur ce cœur dans son cœur qu’une mère défend
    Cessez le feu partout sur la femme et l’enfant

    Sur les chemins ombreux que le6 amants vont prendre
    Sur les baisers ardents où des baisers s’engendrent
    Sur les yeux grands ouverts pour le plaisir entendre
    Sur les amours vannés qui laissent le bras pendre
    Sur le réveil heureux des désirs sous leur cendre
    Sur cette douceur-là qui n’est jamais à vendre
    Sur les chuchotements qui font les lits si tendres
    Et de la. tête aux pieds comprendre ce qu’on sent
    Cessez le feu sur les caresses et le sang

    Cessez le feu devant les crèches et l’école
    Initial balbutiement de la parole
    Et les boules de neige et le lait dans le bol
    Le rire aux doigts levés à tort des pigeon-voie
    La décalcomanie au carreau que l’on colle
    Billes saute-moutons marelles courses folles
    Et deux et deux font quatre et do ré mi fa sol
    O cahiers de bâtons solfège épèlement
    O douceur aux premières pages du roman

    Cessez le feu sur le soleil des connaissances
    Le regard démêlant l’accessoire et l’essence
    L’énorme patience humaine qui recense
    La science qui sort comme une fleur des sens
    L’idée à l’accident mêlée à sa naissance
    L’homme sauf contre l’homme ayant toute licence
    Dans le laboratoire essayant sa puissance
    L’esprit qui dans les faits se plie et se déploie
    Cessez le feu sur le progrès trouvant sa loi

    Cessez le feu sur ceux qui goudronnent la route
    Et sur la profondeur des mines et des soutes
    Sur le bras qui défriche ou qui construit la voûte
    Les déblaiements à pratiquer coûte que coûte
    L’épaulement de chair où le polder s’arc-boute
    Et l’effort journalier qui n’a pas droit au doute
    Pétrole acier béton cristal caoutchouc toute
    La sueur investie aux matières qu’il faut
    Cessez le feu sur l’homme et ses pas triomphaux

    Cessez le feu sur la statue au corps durable
    Sur le peintre qui fait un verre désirable
    Sur le vers labourant aux nuages arables
    La musique par qui l’hiver est tolérable
    Dans la gorge le chant comme une ombre adorable
    La danse qui rend tout à ses pieds admirable
    Dentelle architecture aux forêts comparable
    Tout l’éblouissement soudain de la beauté

    Cessez cessez le feu sur ceux qui vont chanter
    Cessez le feu pour départager les doctrines
    Assez à la pensée opposer les machines
    Au cœur croyant porter la mort dans la poitrine
    Laissez comme à des fleurs au flanc de deux collines
    Leurs chances de printemps l’humaine et la divine
    A ces rêves de paix que divers imaginent
    Le pari de Pascal et celui de Lénine

    Assez trouer les yeux pour y chercher dedans
    La lumière qui fait le monde en l’inondant
    Cessez le feu sur ceux qui gagent sur l’aurore
    Leur morale et leur vie au lieu d’autres sur l’or
    Sur ceux même folie à vos yeux qui n’implorent
    Ni vos financements ni votre à bras-le-corps
    Et qui sans Plan Marshall sans Système Taylor
    Comptent sur le vouloir commun qu’on voit éclore
    Dans le refus commun des hommes à la mort
    Tais-toi l’atome et toi canon cesse ta toux
    Partout cessez le feu cessez le feu partout

    Louis Aragon
    Paix

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