bernard sublet

  • Une vue d’ensemble du site
  • Menu en images
  • Le chasseur d’images – Jules Renard

    « Il saute du lit de bon matin, et ne part que si son esprit est net, son cœur pur, son corps léger comme un vêtement d’été. Il n’emporte point de provisions. Il boira l’air frais en route et reniflera les odeurs salubres. Il laisse ses armes à la maison et se contente d’ouvrir les yeux. Les yeux servent de filets où les images s’emprisonnent d’elles-mêmes.
    La première qu’il fait captive est celle du chemin qui montre ses os, cailloux polis, et ses ornières, veines crevées, entre deux haies riches de prunelles et de mûres.
    Il prend ensuite l’image de la rivière. Elle blanchit aux coudes et dort sous la caresse des saules. Elle miroite quand un poisson tourne le ventre, comme si on jetait une pièce d’argent, et, dès que tombe une pluie fine, la rivière a la chair de poule.
    Il lève l’image des blés mobiles, des luzernes appétissantes et des prairies ourlées de ruisseaux. Il saisit au passage le vol d’une alouette ou d’un chardonneret.
    Puis il entre au bois. Il ne se savait pas doué de sens si délicats. Vite imprégné de parfums, il ne perd aucune sourde rumeur, et, pour qu’il communique avec les arbres, ses nerfs se lient aux nervures des feuilles.
    Bientôt, vibrant jusqu’au malaise, il perçoit trop, il fermente, il a peur, quitte le bois et suit de loin les paysans mouleurs regagnant le village.
    Dehors, il fixe un moment, au point que son œil éclate, le soleil qui se couche et dévêt sur l’horizon ses lumineux habits, ses nuages répandus pêle-mêle.
    Enfin, rentré chez lui, la tête pleine, il éteint sa lampe et longuement, avant de s’endormir, il se plaît à compter ses images.
    Dociles, elles renaissent au gré du souvenir. Chacune d’elles en éveille une autre, et sans cesse leur troupe phosphorescente s’accroît de nouvelles venues, comme des perdrix poursuivies et divisées tout le jour chantent le soir, à l’abri du danger, et se rappellent aux creux des sillons.
    *
    Le chasseur d’image,

    Poème en prose de Jules Renard, Flammarion, 1999.

    Photographie : Thami Benkirane

    Corrèze, juillet 2022.

←Page Précédente
1 … 41 42 43 44 45 … 408
Page Suivante→

Retraité voyageur, pour le plaisir des mots et des images

Si vous désirez suivre ce blog, inscrivez votre adresse mail ci dessous.
Vous recevrez un message à chaque parution

Rejoignez les 122 autres abonnés

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

 

Chargement des commentaires…
 

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.

    • S'abonner Abonné
      • bernard sublet
      • Rejoignez 48 autres abonnés
      • Vous disposez déjà dʼun compte WordPress ? Connectez-vous maintenant.
      • bernard sublet
      • S'abonner Abonné
      • S’inscrire
      • Connexion
      • Signaler ce contenu
      • Voir le site dans le Lecteur
      • Gérer les abonnements
      • Réduire cette barre